
POURQUOI DOIT-ON APPRENDRE DIFFÉREMMENT AU XXIE SIÈCLE ?
Aristote pensait qu’il existait trois formes de connaissance : l’épistémè, la technè et la phronesis.
L’épistémè, c’est la connaissance du monde, qui a donné le mot « épistémologie » (l’étude de la connaissance).
La technè décrit la façon d’agir sur le monde, d’où les mots « technique » ou « technologie ».
Lire la suiteLa phronesis est la moins connue des trois. On la traduit souvent par « prudence », mais ce n’est pas la prudence qui paralyse, c’est en fait l’éthique de l’action. À l’époque d’Aristote, elle décrivait essentiellement l’impact de ce qu’on faisait sur soi et sur les autres. Aujourd’hui, elle ne concerne plus seulement l’« ici et maintenant » mais également l’« ailleurs et demain ».
Si nous voulons affronter les crises du siècle, qui sont des crises globales – qu’elles soient climatiques, environnementales, économiques ou géopolitiques –, il faut faire de la phronesis un pilier de la connaissance aussi robuste que l’épistémè et la technè, tant dans l’action collective, politique, que dans nos conduites individuelles de citoyens responsables de la planète.
Malheureusement, pratiquement tous les systèmes éducatifs placent la science au sommet, reléguant la technique au second rang. L’éthique de l’action, elle, n’est que marginalement et tardivement étudiée. Pire, dans certaines disciplines comme la médecine, il semble même que la capacité à l’empathie – qui est l’une des dimensions de l’éthique – diminue avec le nombre d’années d’études*1, 1. Le même phénomène a été observé dans les grandes écoles de management. Plus le niveau est élevé, moins les étudiants tendent à avoir des attitudes collaboratives. Dans les lieux où sont formés les ingénieurs, c’est la capacité à prendre en compte la dimension éthique d’un sujet qui recule avec les années d’études… Comme si, plus nous atteignions un haut niveau de connaissance et de technicité, moins nous prenions en considération les valeurs et l’éthique du sujet ou de l’objet dont nous prétendons nous occuper.
À l’heure où les sciences et les technologies ne servent plus seulement à décrire le monde existant mais deviennent de plus en plus prescriptives et impactent ce monde de manière très nette, cette lacune devient l’enjeu majeur de tout processus d’apprentissage, ce qui constitue une nouveauté considérable.
APPRENDRE EST LE PROPRE DU VIVANT
Depuis l’apparition de la première bactérie, notre génome (ensemble des gènes présents dans un organisme) a formidablement évolué. Mais pendant des milliards d’années, il demeurait inconscient de sa propre évolution.
C’est ce qu’a magistralement montré Henry Plotkin dans Darwin Machines and the Nature of Knowledge 2 (Les machines darwiniennes et la nature de la connaissance), un essai paru en 1994 qui combine biologie, psychologie et philosophie. Il explique que Darwin aurait pu être un zoologiste, un microbiologiste, un immunologiste, un psychologue, un épistémologue, un informaticien… Pour la simple raison que tous ces domaines fonctionnent selon des processus d’évolution similaires à ceux que Darwin avait identifiés : des processus de variabilité, de sélection, une forme de rétention, prélude le plus souvent à une amplification. Cette rétention est souvent une forme d’apprentissage.
Notre cerveau, par exemple, est le théâtre de multiples phénomènes aléatoires dans la manière dont se connectent nos neurones. Lorsque des connexions transitoires sont stabilisées, elles peuvent être mémorisées. C’est ainsi que l’on apprend.
Et ce phénomène d’apprentissage est universel. Ce qui est vrai de nos systèmes neuronaux est vrai pour toutes les formes de cellules, des bactéries aux organismes multicellulaires, avec ou sans cerveau. Par exemple, si une bactérie sait dégrader un sucre, c’est parce que certaines de ses ancêtres sont par chance tombées sur la combinaison qui leur a permis de bénéficier de cette nourriture, et donc de se multiplier. Selon Plotkin, ces processus darwiniens d’acquisition de la connaissance remontent à l’apparition de la vie. Les tout premiers systèmes autoréplicateurs qui ont permis aux premières formes de vie de proliférer devaient fonctionner ainsi. Ces processus ont permis toutes les grandes transitions de l’évolution, offrant aux formes de vie succes
